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CARTE A RISQUES DE L'ANADER
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Une simple carte à l'origine d'un projet de plus de 23 millions de dollars


La lutte contre le VIH/SIDA dans les communautés rurales de Côte d'Ivoire

Dans certaines régions de Côte d'Ivoire, pays d'Afrique occidentale frontalier du Liberia et du Ghana, d'une superficie légèrement supérieure à celle du Nouveau-Mexique, le SIDA est également le nom d'une danse.

Imaginez quelle serait votre réaction en découvrant que le rock & roll est mortel !

Avant que l'ANADER[1] ne se déplace dans le pays en mars 2002, les habitants du village de Bodo, situé à 109 km au nord d'Abidjan, centre économique de la Côte d'Ivoire, n'avaient jamais entendu parler du SIDA en tant que maladie.

Les villageois connaissaient déjà l'ANADER. En effet, les techniciens et conseillers agricoles de cette agence spécialisée dans le développement rural forment et conseillent les planteurs de cacao, de manioc, de bananes et de maïs en vue d' améliorer les récoltes et leur commercialisation. A noter que la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial de cacao.

Depuis 2000, les collaborateurs de l'ANADER organisent dans les zones rurales du pays des campagnes de sensibilisation et de prévention contre le VIH/SIDA.

« Notre travail, c'est la communication », déclare Behinan Guédé, Directeur général de l'ANADER. « Si nous réussissons à convaincre la population d'utiliser certaines variétés de plantes, pourquoi n'en serait-il pas de même pour le VIH », affirme-t-il.



La carte à risques de l'ANADER : principe et utilisation


Après avoir demandé l'autorisation du chef du village de Bodo, le comité de lutte contre le VIH/SIDA de l'ANADER en charge des campagnes de prévention à Tiassalé, ville la plus proche de Bodo, a rencontré certains habitants de ce village d'environ 6 000 âmes.

Le comité a réparti les 119 villageois présents en différents groupes, en fonction de leur âge et de leur sexe (hommes âgés, hommes jeunes, femmes âgées, femmes jeunes). Il a ensuite demandé à chaque groupe de dessiner une carte mettant en avant les différents endroits du village présentant un risque d'infection au VIH, de citer tout obstacle susceptible d'entraver l'évolution des comportements et de proposer des solutions accompagnées de plans d'action. Chaque groupe ayant présenté sa carte, le village a alors créé une carte commune représentant tous les endroits à risque.

Deux pompes à eau, deux écoles, un cimetière, un café, un magasin vide, une église, un salon de coiffure pour hommes et une mosquée : qui aurait cru que ces endroits avaient un point commun ?

La carte à risques de l'ANADER est au cœur du programme de sensibilisation et de prévention contre le VIH de l'agence du développement rural. Elle joue un double rôle. Tout d'abord, elle donne l'occasion aux habitants du village (personnes âgées, adultes, jeunes et enfants) de se réunir pour parler ouvertement de sexe, un sujet généralement considéré comme tabou.

Ensuite, c'est un outil visuel simple grâce auquel les comités de lutte contre le VIH/SIDA de l'ANADER et du village de Bodo parviennent à transmettre des messages essentiels de prévention contre le VIH. Par exemple, la carte sert de base aux discussions sur l'importance des préservatifs pour éviter les infections sexuellement transmissibles (IST) et la transmission du VIH, et de la stérilisation des outils tranchants lors des pratiques de scarification et de circoncision.

Responsabiliser la communauté en créant un comité de lutte contre le SIDA au village

Après avoir établi la carte à risques pour le village entier, les habitants de Bodo participant à la campagne de sensibilisation ont élu un comité de village de lutte contre le VIH/SIDA, composé d'hommes et de femmes de tout âge. Le comité fait le lien avec le comité de lutte contre le VIH/SIDA de l'ANADER, et garantit la poursuite des campagnes de prévention à Bodo et dans les douze camps voisins, où les planteurs vivent et travaillent.


Les membres du comité de lutte contre le VIH/SIDA de Bodo sont des chefs religieux, des enseignants, des étudiants et des personnes âgées. Le comité compte par ailleurs dix-sept femmes. Leur présence est capitale : ce sont elles en effet qui prennent soin de la famille et qui sont en charge de l'éducation des enfants.



Compte rendu

Deux ans et demi après le lancement de la campagne, en octobre 2004, l'ANADER a demandé au comité de lutte contre le VIH/SIDA de Bodo de réunir les villageois afin de faire le bilan des progrès réalisés en matière de sensibilisation au VIH.


Cette photo est simplement utilisée à titre d'illustration. Elle ne signifie pas que les personnes qui y apparaissent sont séropositives.

 

En tant que journaliste indépendante, j'ai été invitée par l'ANADER, ainsi qu'un représentant du département VIH/SIDA basé à Paris de la société pharmaceutique Merck Sharp & Dohme  à rencontrer les villageois et les membres du comité de lutte contre le VIH/SIDA de Bodo. Objectif : comprendre le déroulement des campagnes de prévention contre le VIH menées par l'ANADER dans les zones rurales de Côte d'Ivoire. .

Nous étions en retard. Les villageois nous attendaient déjà. Du 4x4, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer les pancartes « Stop au SIDA » et « Le SIDA, parlons-en » accrochées aux arbres, près de l'endroit où devait se tenir la réunion. Était-ce une manière de nous impressionner ? Je décidais de ne pas me laisser guider par un quelconque préjugé.

Après les civilités d'usage (« Akwaba » signifie « Bienvenue » en agni, l'un des dialectes locaux), dont la traditionnelle remise d'une bouteille d'eau par le chef du village, symbolisant le souhait du village de nous rencontrer et de nous écouter, la réunion a commencé.

Benjamin, conseiller agricole de l'ANADER basé à Bodo, a assuré la traduction de nos échanges du français au dialecte des Abbeys. Les Abbeys constituent le principal groupe ethnique du village, où vivent également d'autres groupes tels que les Baoulés, les Agnis, les Sénoufos, les Gouros et les Abidjis, ainsi que des immigrés du Burkina Faso, du Mali et du Bénin

Les défis de la campagne de prévention contre le VIH



Le comité de lutte contre le VIH/SIDA du village nous a d'abord expliqué que, depuis la première campagne de prévention lancée en mars 2002, les portes et les fenêtres des deux écoles avaient été remplacées, afin que les gens ne puissent plus pénétrer dans les salles de classe aussi facilement qu'avant. Il a également précisé qu'un éclairage avait été mis en place afin de dissuader toute visite nocturne

Après avoir visité le village, nous avons pris conscience des multiples défis auxquels est confronté le comité :

- Surveiller les endroits à risque ne signifie pas forcément que les gens vont arrêter de les fréquenter..

Comment trouver un peu d'intimité, loin de sa famille, lorsqu'il faut cohabiter si près les uns des autres ? Le magasin délabré et vide identifié dès le départ comme un endroit à risque n'avait pas beaucoup évolué et semblait toujours le lieu idéal pour passer un moment en tête-à-tête.


- De ceux qui achètent ou reçoivent des préservatifs du comité de lutte contre le SIDA ou des pharmacies locales, combien les utilisent réellement ?

Le comité vend des paquets de quatre préservatifs pour 100 F CFA (0,20 $). Il reste néanmoins impossible de connaître le nombre de personnes qui utilisent vraiment les préservatifs qu'ils achètent ou reçoivent du comité. Les habitants de Bodo se plaignent que la marque vendue par le comité, Prudence, n'est pas assez résistante.

Le comité de lutte contre le VIH/SIDA de Bodo déclare avoir vendu 800 préservatifs et en avoir distribué gratuitement 2 500 au cours des treize campagnes de prévention menées depuis mars 2002.

- Les planteurs habitant dans les camps sont souvent laissés pour compte.

Le comité de lutte contre le VIH/SIDA de Bodo a du mal à intégrer dans le programme les planteurs de café, de cacao et autres, résidant dans les douze camps des environs du village. Les planteurs, qui travaillent dans les champs, ont rarement la possibilité de participer aux réunions du village. Selon un villageois, 20 % des habitants seulement étaient présents lors de la réunion de bilan d'octobre 2004.

Pour atteindre les planteurs vivant dans les camps autour de Bodo, le comité de lutte contre le SIDA du village a besoin de moyens de transport. Il doit sinon se résoudre à entreprendre à pied deux ou trois campagnes par mois seulement, le camp le plus proche étant situé à 5 km et le plus éloigné, à 7 km.

- Un manque flagrant d'informations à tous les niveaux.

Notre visite à Bodo a également montré que les zones rurales n'ont pas accès aux informations importantes concernant le VIH/SIDA. En effet, les programmes nationaux de lutte contre le VIH/SIDA les négligent trop souvent. Pourtant, selon une étude menée en 1998 par l'Institut national de la statistique de la Côte d'Ivoire, environ 59 % des 16 millions d'habitants du pays vivent en milieu rural

Par exemple, les villageois de Bodo ne savent pas qu'en juin 2004, le gouvernement ivoirien a décidé de faire passer le prix des antirétroviraux (ARV) de 100 000 F CFA (200 $) à 5 000 F CFA (10 $) pour trois mois de traitement.

Par ailleurs, les femmes n'ont jamais entendu parler du programme PTME (prévention de la transmission mère-enfant) soutenu par le ministère de la Santé, qui permet aux femmes enceintes et à leur bébé d'être soignés gratuitement. Le traitement prévient la transmission du virus au bébé. Le programme permet également aux enfants infectés de recevoir un traitement gratuit jusqu'à leur 15ème anniversaire.

Certains habitants de Bodo pensent qu'ils doivent aller jusqu'à Abidjan pour faire un test volontaire de dépistage du VIH, alors qu'un hôpital propose ce service à Tiassalé, à 18 km en taxi. Ils ne savent pas non plus que les frais de ce test sont désormais pris en charge par le gouvernement.

Mais ce manque d'informations ne concerne pas exclusivement les villageois. Avant d'arriver à Bodo, nous sommes passés à la sous-préfecture de Tiassalé, ou conseil gouvernemental de la région, comme l'exige le protocole local, pour les informer de notre visite. La personne que nous avons rencontrée, en charge de la sous-préfecture de Tiassalé depuis trois ans, n'était pas au courant des activités de lutte contre le VIH menées par l'ANADER à Bodo. Elle ne savait pas non plus que le gouvernement avait récemment décidé de réduire le prix des ARV. Il semblerait que le ministère de la Santé n'ait toujours pas officiellement mis en place de comité régional de lutte contre le VIH à Tiassalé, chargé de la liaison avec les comités de lutte de l'ANADER et de Bodo.

Un nouveau rôle pour l'ANADER : faciliter l'accès aux soins anti-VIH.


Jusqu'à aujourd'hui, l'ANADER s'est principalement impliquée dans la prévention contre le VIH/SIDA, par le biais de campagnes de sensibilisation contre le VIH et de la distribution de préservatifs. S'il continue à renforcer les campagnes de prévention en cours, il a désormais pour objectif de faciliter l'accès au test volontaire de dépistage du VIH proposé gratuitement par le gouvernement, qui permet à chacun de savoir s'il est séropositif. En aidant à trouver des 4x4 permettant de mettre en place des tournées de personnel médical qualifié, capable de pratiquer le test VIH, l'agence du développement rural espère amener le test de dépistage directement aux villageois.

Une fois les résultats du test connus, l'ANADER se propose d'aider les habitants des zones rurales à accéder aux soins VIH en les orientant vers les centres de consultation déjà mis en place par le ministère de la Santé de Côte d'Ivoire. Le ministère de la Santé est en train de lancer un programme national destiné à donner accès aux soins anti-VIH aux personnes vivant en dehors d'Abidjan, centre économique du pays. .

L'ANADER a déjà fourni son aide au ministère de la Santé, lors de campagnes de vaccination en milieu rural, mais n'est pas spécialisée dans les soins du VIH. Behinan Guédé, Directeur général de l'ANADER, est le premier à reconnaître que les soins du VIH ne sont pas le domaine de compétence privilégié de l'agence. « Nous ne voulons prendre la place de personne », déclare-t-il. « C'est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec des spécialistes du VIH. »

Grâce au vaste réseau dont elle dispose, l'agence de développement rural est en position idéale pour atteindre son nouvel objectif. Elle est actuellement présente dans 32 des 55 départements de la Côte d'Ivoire, à l'exclusion des régions du nord, où la guerre a entraîné l'arrêt de toutes les activités. Sur les 2 500 collaborateurs de l'ANADER, 1 800 sont déployés dans divers villages du pays. L'agence déclare atteindre environ quatre millions de gens dans 8 000 villages. La Côte d'Ivoire compte environ 11 000 villages.



Des partenaires potentiels pour le projet


Le vaste réseau mis en place par l'ANADER au sein des communautés rurales du pays a attiré des partenaires tels que le département VIH/SIDA de la société pharmaceutique Merck, Sharp and Dohme. Les spécialistes du VIH de cette entreprise pharmaceutique, ainsi que les ministères de l'Agriculture et de la Santé du pays, ont aidé l'agence à développer sa nouvelle activité d'aide à l'accès aux soins du VIH.  

Cette initiative est l'occasion idéale, pour toutes les personnes impliquées dans des programmes de lutte contre le VIH/SIDA en Côte d'Ivoire, de rendre ceux-ci plus accessibles aux communautés rurales.



Les défis à venir


Organiser et coordonner un projet d'une telle envergure n'est pas une mince affaire. Le coût total du programme, qui doit être lancé entre 2005 et 2007, est estimé à environ 11,9 milliards de francs CFA (soit 23,3 millions de dollars).

Le projet nécessite avant tout des ressources humaines considérables. Les collaborateurs de l'ANADER ne sont ni des infirmiers, ni des médecins, ni des techniciens de laboratoire formés à l'ensemble des soins du VIH. Or, ce sont les personnes les mieux placées pour fournir les informations adaptées aux habitants des zones rurales.

Par ailleurs, persuader les villageois de monter dans un véhicule pour se soumettre volontairement à un test de dépistage est plus facile à dire qu'à faire, surtout lorsque l'opération se déroule sous les yeux de la population. Les gens ont peur d'être associés à la maladie.

Le projet pâtit également du manque d'infrastructures médicales, flagrant dans les zones rurales. Bodo dispose d'un hôpital, mais celui-ci se résume en fait à quatre murs et à un équipement médical rudimentaire. Même les fournitures médicales, telles que pansements et gants en plastique, sont difficiles à trouver.  

Le ministère de la Santé sera-t-il en mesure de fournir les ressources humaines et les infrastructures nécessaires pour administrer des soins du VIH de qualité aux habitants des zones rurales ?

C'est à Abengourou, quatrième plus grande ville du pays, au sud-est de la Côte d'Ivoire, près de la frontière du Ghana, que le ministère de la Santé a commencé à mettre en œuvre son programme national de lutte contre le VIH. Or, seuls huit médecins formés aux soins du VIH sont actuellement en poste pour une population de 120 000 habitants. Un médecin qui travaille dans l'un des quatre centres de consultation de la ville nous confie ses difficultés à s'occuper de ses 176 patients séropositifs.  

L'ANADER doit également faire face à un autre défi de taille : faire en sorte que les programmes de lutte contre le VIH du ministère de la Santé englobent les habitants des zones rurales ne pouvant pas payer le coût, même subventionné, des traitements antirétroviraux ou celui du transport vers les grandes villes.

Enfin, dans un pays déchiré par la guerre et marqué par un climat politique tendu, la mise en place risque de s'avérer délicate. En septembre 2002, la guerre a obligé les collaborateurs de l'agence de développement rural, basés au nord, à quitter la région. L'ANADER négocie actuellement avec le gouvernement et les forces de l'ONU afin que soit assurée la sécurité de ses agents, une fois qu'ils seront redéployés au Nord.

[1] Agence Nationale d'Appui Au Développement Rural

Article rédigé par Karie Atkinson.
Photographies par Karie Atkinson et Sophie d'Aurelle de Paladines



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Article du Mois
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