C'est l'heure du déjeuner à Action Plus SIDA Santé (APSS), un centre de soins pour les personnes séropositives et atteintes du SIDA à Porto-Novo, capitale du Bénin, en Afrique occidentale. Six des rares personnes à bénéficier d'un traitement antirétroviral (ARV) gratuit, grâce à un programme financé par le gouvernement, se sont réunies autour de la table de conférence pour s'entretenir avec le personnel du centre en partageant un repas nutritif composé de riz au poisson, de pain, d'une salade d'avocat et de bananes à la poêle pour le dessert.
« Il y a cinq mois, mon médecin m'a dit de venir au centre », déclare Donatien, « principalement parce que le repas constitue la meilleure façon de prendre notre traitement, sinon, les médicaments ne sont pas bien assimilés. » En effet, pour un effet optimal du traitement antirétroviral, les apports alimentaires doivent être adéquats. De plus, en raison de leur concentration, les médicaments utilisés pour ce traitement doivent être absorbés l'estomac plein. Une alimentation saine permet aux patients de supporter les puissants effets de ces médicaments sur leur corps et de lutter plus efficacement contre les infections opportunistes liées au SIDA. Dans certains cas, les médecins préfèrent retarder l'administration du traitement ARV jusqu'à ce que le patient soit assez résistant pour le tolérer.
Dans tous les pays en voie de développement, VIH, pauvreté et malnutrition sont étroitement liés. Si la pauvreté empêche souvent l'accès au soin, elle gêne aussi l'observance du difficile schéma posologique du traitement ARV. Certains médecins ont constaté que leurs patients, lorsqu'ils sont trop affaiblis, ont une moins bonne observance du traitement, voire l'abandonnent complètement.
Le Bénin compte parmi les 18 pays les plus pauvres au monde et un bon nombre de ses sept millions d'habitants ne disposent pas d'une alimentation suffisante. Ce déficit alimentaire affecte tout particulièrement les personnes souffrant du syndrome cachectique associé au VIH/SIDA. De plus, en raison des préjugés liés à cette maladie, un grand nombre de séropositifs et de malades du SIDA perdent leur emploi et sont rejetés par leur famille et leurs amis, se retrouvant alors sans aucun moyen de subvenir à leurs besoins. Lorsqu'ils arrivent enfin au centre Action Plus SIDA Santé, qui se trouve dans une rue boueuse et tranquille, au cœur de Porto-Novo, la plupart des malades ont complètement épuisé leurs ressources financières et perdu tout espoir.
« Je viens du Togo », nous raconte une femme, « et comme j'étais malade, tout le monde m'a rejetée. J'ai perdu ma famille, mes amis et j'ai dû fuir mon pays : c'est pourquoi je suis arrivée au Bénin. J'étais complètement désespérée. Tout allait tellement mal que j'ai même essayé d'en finir. J'ai rencontré un pasteur qui m'a dit de faire le test de dépistage, alors je suis allée à l'hôpital et j'ai découvert que j'étais séropositive. J'ai été mise sous traitement ARV. Depuis que je viens au centre, j'ai retrouvé l'espoir et la volonté de vivre. »
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Depuis 1999, date de la fondation du centre de soins par le Professeur Christian Courpotin, un spécialiste français du SIDA, et Denis da Conceiçao, Action Plus SIDA Santé œuvre pour redonner courage aux malades et ranimer l'espoir au Bénin. Denis est né et a grandi à Porto-Novo, puis a étudié la biologie à Paris, où il a fait la connaissance du Dr Courpotin et a étudié le VIH/SIDA. En 1999, Denis retourne dans son pays avec Christian et, ensemble, ils s'intéressent au nouveau programme de traitement ARV mis au point par le ministère béninois de la Santé.
« Nous avons constaté que deux éléments manquaient à ce programme », déclare Denis da Conceiçao, directeur d'APSS. "D'une part la communication, et d'autre part, la nutrition.. Nous avons donc décidé de créer monter un centre pour soutenir l'effort national en matière de traitement ARV. Nous avons bâti ce centre pour pouvoir offrir aux personnes séropositives et à leur famille des ressources de base, notamment des conseils et des repas, sachant qu'ils n'avaient, pour la plupart, pas les moyens de se nourrir correctement. »
Par rapport aux autres pays d'Afrique subsaharienne, la prévalence relative globale du VIH au Bénin, de 2 %, est relativement faible. Toutefois, le taux d'infection est très élevé dans les groupes vulnérables, avec un taux de séropositivité estimé à 50 % chez les prostituées.
Limitrophe du Togo, à l'est, et du Nigeria, à l'ouest, cette ancienne colonie française est traversée par la route commerciale la plus fréquentée d'Afrique occidentale, un corridor emprunté chaque année par 3 millions de personnes qui voyagent entre Abidjan, en Côte d'Ivoire, et Lagos, capitale économique du Nigeria. Les experts de la santé considèrent ce corridor comme le principal axe de transmission du VIH/SIDA en Afrique occidentale.
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Convaincus que le Bénin ne pouvait se permettre de rester passif face à cette menace grave et croissante, les fondateurs d'APSS ont contacté l'hôpital d'état de Porto-Novo. Avec le soutien financier de MSD, du FSTI (Fonds de solidarité thérapeutique international), de l'ESTHER (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) et de Bristol Meyers Squibb, ils ont assuré la formation du personnel de l'hôpital à qui ils ont transmis les bases des soins et du soutien à apporter aux malades du SIDA et de la prise en charge du traitement ARV. Fort de l'appui du Président Matthieu Kerekou et de ses ministres, le Bénin a lancé son programme national de traitement ARV en 2002. Depuis, Action Plus SIDA Santé travaille étroitement avec le personnel soignant du programme gouvernemental (Programme national de lutte contre le SIDA), qui envoie régulièrement des patients au centre.
Aujourd'hui, le centre de Porto-Novo sensibilise et conseille vingt bénéficiaires du traitement ARV, et leur offre un repas par jour, six jours sur sept. Vingt-cinq personnes supplémentaires se rendent au centre lorsqu'elles le peuvent, mais ne disposent pas des moyens de transport appropriés. Les personnes qui fréquentent le centre préféreraient y recevoir deux repas par jour, sept jours sur sept. « Les traitements ARV impliquent une forte dépense calorique », explique un patient nommé Happy. « Après le déjeuner, j'ai faim à nouveau, mais je dois rentrer chez moi et je ne peux pas me permettre de manger le soir. Je redoute de prendre la deuxième dose parce que je sais que je ne pourrai pas l'assimiler correctement et qu'elle me donnera encore plus faim. »
De plus, explique Denis, « Nous avons besoin de psychologues aider ces personnes à retrouver un travail, et de fonds plus importants pour la prise en charge des infections opportunistes, dont le gouvernement finance la prévention, mais pas le traitement. » Aujourd'hui, quelque 3 000 personnes bénéficient d'un traitement ARV au Bénin et le ministère de la Santé a récemment annoncé que ce nombre allait doubler à la fin de l'année 2005. Cette augmentation devrait encore voir gonfler les rangs des patients d'Action Plus SIDA Santé, qui a étendu ses opérations à sept sites dans le pays. Dans un avenir proche, sa mission, à savoir l'alimentation, le conseil et le soutien des patients dans le besoin, devrait devenir encore plus importante pour la réussite du programme national de traitement ARV.