Au Cameroun, on appelle la maladie « le poison lent », en raison du temps qui s'écoule entre l'infection par le VIH, la perte de productivité et le décès. Dans ce pays d'Afrique centrale qui compte 15 millions d'habitants, la prévalence du VIH/SIDA est passée de 0,5 %, valeur estimée pour 1987, à 12 % aujourd'hui. Comme dans les autres pays d'Afrique subsaharienne, les jeunes adultes, généralement les membres les plus productifs de la société, sont les plus touchés.
Si cette épidémie s'avère dévastatrice pour les familles et les communautés, et constitue un gouffre qui engloutit les ressources publiques, elle affecte aussi profondément le secteur privé, où elle se traduit par un absentéisme croissant, l'augmentation des frais de santé et la perte de travailleurs qualifiés. Selon de récentes estimations de l'ONUSIDA, d'ici 2006, 11 pays d'Afrique subsaharienne auront perdu plus d'un dixième de leur main-d'œuvre, emportée par le SIDA. Le revenu par habitant et l'espérance de vie sont retombés aux niveaux des années 1960 dans une grande partie de cette région fragile. Alors que l'épidémie constitue une menace sérieuse et croissante pour le développement du continent africain, certaines entreprises se placent toutefois aux avant-postes de la lutte contre le VIH/SIDA en lançant des programmes efficaces sur le lieu de travail.
Le Dr Bernard Montagut est le médecin chef du centre de consultation d'Alucam, une usine d'électrolyse de l'aluminium qui emploie près de 700 ouvriers, près d'un barrage hydroélectrique assourdissant, dans le village d'Édéa, au Cameroun. « Quand je suis arrivé chez Alucam, en 1994 », déclare le Dr Montagut, du Centre médical des entreprises de la Sanaga (CMES), « j'ai réalisé qu'un grand nombre d'employés, ainsi que leurs épouses, mourraient du SIDA. » Avec le Dr Bruno Buclez, responsable médical de la coordination pour l'Europe et l'Afrique chez Alcan (la société-mère, anciennement Péchiney), il lance une campagne d'information et de sensibilisation sur le VIH/SIDA à l'usine en 1995. Mais les deux hommes comprennent rapidement que, pour endiguer l'épidémie, il faudra adopter une approche bien plus globale. Il s'avère également indispensable de trouver les partenaires adéquats.
Avec l'aide de l'OPALS (Organisation panafricaine de lutte contre le SIDA), ils lancent en 1997 un programme de formation de deux semaines, dirigé par le Dr Jean-Baptiste Guiard-Schmid, du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon, à Paris, et l'anthropologue rwandais Damien Rwegera. « Nous avons formé 25 pairs-éducateurs, un médecin et une infirmière afin qu'ils mènent une campagne de sensibilisation à temps complet », déclare le Dr Montagut. « Puis, à la fin de cette formation, le Dr Guiard-Schmid a demandé : « Pourquoi ne pas initier un traitement ARV chez Alucam ? ». Et il a proposé de nous aider à monter ce projet. C'est ainsi que tout a commencé. »
À l'époque, cette vision des choses était littéralement révolutionnaire.. Si, depuis 1995, la thérapie ARV prolongeait efficacement la vie des personnes séropositives dans les pays riches et développés, de nombreux experts étaient d'avis que ce traitement n'était tout simplement pas adapté aux pays en voie de développement, dont une grande partie de l'Afrique. D'après eux, le coût du traitement constituait un obstacle majeur, ainsi que le fait que la réussite du traitement repose sur la stricte observance d'un schéma posologique quotidien et à vie.
Bernard Montagut, Bruno Buclez et leurs confrères parisiens allaient faire la preuve du contraire. Ils parviennent à convaincre les dirigeants d'Alucam et de la société-mère que leur projet de lancement d'un programme de traitement pilote est parfaitement viable et que la fourniture de traitements ARV aux employés et à leur famille, qui en ont désespérément besoin, s'avérera rentable pour l'entreprise.
Avec le feu vert de la direction, ils se préparent alors à lancer le programme TRICAM (Trithérapies Cameroun). Toutefois, ils rencontrent de sérieux obstacles avant de pouvoir commencer à mettre en œuvre ce projet d'avant-garde. « Nous ne pouvions pas, seuls, lancer un projet pilote d'une telle envergure », explique le Dr Montagut. « Tout d'abord, les médicaments étaient très chers à l'époque. » Il ajoute que l'approbation du ministère camerounais de la Santé était indispensable pour pouvoir commencer. Mais le gouvernement, qui à l'époque n'avait aucun programme national de traitement ARV, s'oppose alors au lancement du programme pilote à l'usine.
Puis, en 1999, Lionel Laplace, directeur commercial pour l'Afrique et l'Océanie, et Albert Djieumo, délégué médical chez Merck Sharp & Dohme (MSD) au Cameroun et représentant de GlaxoSmithKline (GSK), rencontrent le Dr Montagut et ses collègues, qui leur font part de leurs difficultés quant au lancement du projet. Ils offrent de fournir gratuitement à Alucam les médicaments nécessaires au traitement ARV de 40 personnes par an (valeur d'environ 300 millions de francs CFA, soit 460 000 euros).
Mais il reste un obstacle majeur. Comme l'expliquait récemment Albert Djieumo, au cours d'un entretien accordé peu de temps avant son décès prématuré, « Au tout début du projet TRICAM, le Dr Montagut nous a dit que le projet de traitement ARV ne pourrait pas continuer sans le soutien du ministère de la Santé. MSD est alors intervenu. » Lionel et Albert contactent immédiatement le ministère pour plaider la cause d'Alucam, avec succès. « Je pense, explique le Dr Montagut, que sans l'intervention de MSD, nous n'aurions jamais pu avancer. Ils avaient les bons contacts au ministère de la Santé et jouissent d'une forte présence, ici, au Cameroun. Ils possédaient aussi l'énergie, la motivation et la volonté nécessaires pour faire progresser les choses. » Une fois le personnel du CMES formé à l'hôpital Tenon, à Paris, le projet est lancé et contribue alors à soutenir le moral des ouvriers, tout en incitant un nombre croissant de personnes à se faire dépister.
M. Titi Manyaka
En juin 2000, le Dr Guiard-Schmid et son collègue de l'hôpital Tenon, le Professeur Willy Rozenbaum, spécialiste du VIH/SIDA, ainsi que les représentants de MSD et de GSK, aident à convaincre la direction d'Alucam et de sa société-mère de lancer un programme complet de lutte contre le VIH/SIDA sur le lieu de travail, et de proposer le traitement ARV à plus grande échelle.
Cette décision majeure, fortement appuyée par M. Raphaël Titi Manyaka, directeur général, et M. Jean Booh, directeur des ressources humaines, marque un tournant dans le développement des stratégies de responsabilisation des multinationales opérant en Afrique.
Par le biais du programme du CMES, Alucam mène des campagnes d'information, d'éducation et de prévention, propose dépistage et conseils volontaires, et dispense des soins médicaux, notamment un traitement antirétroviral, dans un cadre confidentiel et non discriminatoire, d'un grand soutien pour les patients. L'entreprise propose aussi des traitements ARV gratuits à vie aux anciens employés (ainsi qu'à leur famille), même après leur départ de l'entreprise ou une fois qu'ils sont retraités.
La réussite du programme TRICAM a également permis de déclencher l'élaboration du programme national de traitement ARV
au Cameroun, témoignant ainsi du rôle central que peut jouer une entreprise privée dans le renforcement de la lutte nationale contre le SIDA. « À plusieurs reprises, explique le Dr Sylvestre Makong, coordinateur du programme chargé de la prévention, des représentants du ministère de la Santé nous ont rendu visite. Ils ont été impressionnés de voir que certaines personnes ont réussi à mettre en place, au Cameroun, un programme de traitement ARV efficace, et sans s'en vanter ! La réussite du programme TRICAM a permis de convaincre les responsables de la santé de l'importance du traitement ARV au niveau national. »
Le programme TRICAM a aussi contribué à la naissance du projet DARVIR (Douala antirétroviral), association publique-privée de professionnels de la santé au Cameroun qui offre un traitement ARV. MSD a également offert son soutien à ce groupe en matière de formation à la prise en charge des patients bénéficiant de ces traitements.
D'autres entreprises se sont inspirées de la réussite d'Alucam et ont mis sur pied leur propre programme de lutte contre le VIH/SIDA sur le lieu de travail, notamment la société Heineken/Bralima en République démocratique du Congo. Alucam partage également l'expérience et les connaissances acquises avec certaines entreprises comptant parmi les plus importantes au Cameroun, par l'intermédiaire du GICAM (Groupement inter-patronal du Cameroun), la plus grande association interprofessionnelle du pays. Selon le Dr Bruno Buclez, « notre programme a eu un fort impact sur l'élaboration de programmes de lutte contre le VIH/SIDA dans d'autres sites d'Alcan à travers le monde, comme au Ghana, et nous comptons fermement reproduire ce programme en Guinée et dans un nouveau site en Afrique du Sud. »
En 2004, le ministère de la Santé a officiellement reconnu le CMES comme centre de traitement officiel. L'équipe du centre intervient à présent auprès de toute la communauté d'Édéa afin de dispenser gratuitement des programmes d'information, de dépistage, de conseil et de traitement ARV.
Ce programme fut l'un des premiers à faire la preuve de l'efficacité et de la rentabilité du traitement ARV dans un pays d'Afrique subsaharienne. Actuellement, 33 patients d'Alucam, parmi lesquels des ouvriers, leurs épouses et leurs enfants, et 68 membres de la communauté locale, bénéficient d'un traitement ARV. Une enquête réalisée en 2003 auprès des employés d'Alucam a révélé une faible prévalence du VIH (3,2 %), par rapport à la prévalence nationale (estimée à 12 %).
« Il est bien plus facile d'aider les gens à vivre qu'à mourir » ,déclare le Dr Montagut. « Je suis extrêmement fier de tout ce que nous avons réalisé ici, chez Alucam, parce qu'avant, nous aidions simplement les gens à mourir. Maintenant, les gens vivent, les employés viennent travailler et nous n'avons plus de problème d'absentéisme. On enregistre davantage de naissances. De nombreux enfants souffraient de la maladie. Maintenant, ils ont retrouvé la santé et repris le chemin de l'école. C'est une chose dont je suis très fier. » Ce programme est aussi source de fierté pour l'ensemble des partenaires, publics comme privés, qui ont joué un rôle crucial dans sa réussite, aux avant-postes de la lutte contre le VIH/SIDA au Cameroun..