LE VIH AU SEIN DE LA COMMUNAUTÉ ÉTHIOPIENNE D'ISRAÉL
Créer des passerelles culturelles dans la lutte contre le VIH parmi la communauté éthiopienne d'Israël
source MSD Israel
L'exode des Juifs éthiopiens (Falashas ou " étrangers ") de l'Éthiopie vers Israël, qui a commencé en 1977, s'est intensifié dans les années quatre-vingt et se poursuit encore de nos jours. Fuyant les persécutions, la famine et la guerre, les Juifs éthiopiens installés en Israël sont désormais au nombre de 110 000
" Les premiers flux de migration juive en Éthiopie restent un mystère, aujourd'hui renforcé par l'absence de documents écrits ou par goût pour la communication orale. Certains Juifs éthiopiens se veulent les descendants du Roi Salomon et de la Reine de Saba (selon la légende éthiopienne, avide de sagesse, la reine se serait rendue à Jérusalem, acceptant plus que la simple hospitalité du roi Salomon : elle serait rentrée chez elle enceinte de son fils Ménélik Ier).
Cette romance historique est contestée par ceux qui croient être soit les descendants de l'ancienne tribu israélite de Dan, soit les descendants des Juifs ayant quitté Israël pour l'Égypte avant de rejoindre l'Éthiopie, après la destruction du premier temple, en 586 avant Jésus-Christ.
Détracteurs et défenseurs de cette version de l'Histoire doivent cependant admettre que, pendant des milliers d'années, la communauté juive a maintenu un judaïsme strict en Éthiopie. "
Israël a accordé la nationalité israélienne aux Juifs éthiopiens dès leur arrivée dans le pays, leur proposant également des cours de langue, une couverture maladie, un soutien social, des formations professionnelles, des logements, des prêts, l'accès à l'enseignement supérieur et des postes au sein des forces armées. Dans le cadre de l'intégration des Juifs éthiopiens sur le marché de l'emploi, le gouvernement a concentré ses efforts sur des programmes de formation professionnelle spécifiques, avec pour objectifs l'acquisition des compétences de base et la transition d'une économie centrée sur l'agriculture à une société industrialisée.
Le défi de l'intégration
Israël accueille des communautés juives immigrantes depuis longtemps. Pourtant, l'intégration des Juifs éthiopiens n'a jamais été simple.
Pour ces communautés éthiopiennes, le principal défi a été de quitter une nation rurale en développement, avec un niveau d'éducation faible, pour s'installer dans une nation occidentale basée sur une économie de marché et baignant dans la haute technologie. La langue reste l'obstacle majeur car la plupart des adultes continuent à s'exprimer dans leur langue maternelle, l'amharique ou le tigrina. La stigmatisation des Juifs éthiopiens est également un problème. La dernière vague d'immigration s'est accompagnée d'une grande controverse : des membres de la communauté chrétienne éthiopienne, qui présente un taux élevé de personnes atteintes du VIH (de 5 à 10 %), se sont mêlés à la communauté des Falasha Mura à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne.
Jusqu'en 1996, tous les Éthiopiens âgés de plus de neuf ans étaient soumis, dès leur arrivée en Israël, à un test de dépistage du VIH. Mais, en janvier de la même année, un incident a compromis l'ensemble du processus d'intégration. Selon le journal Maariv, les dons de sang d'immigrants éthiopiens auraient en effet été jetés par crainte d'une contamination par le VIH. Tous les citoyens israéliens étant autorisés à donner leur sang pour sauver des vies, l'élimination du sang éthiopien était contraire à la politique de la banque du sang israélienne. Cet incident signifiait implicitement que ce sang n'était pas suffisamment bon pour les Israéliens. L'impact sur la communauté éthiopienne a été double. Les Juifs éthiopiens ont eu non seulement le sentiment d'être des citoyens de seconde zone, mais également d'être rejetés par le reste de la société israélienne qui les considérait comme des porteurs potentiels du VIH. Dix ans plus tard, cet incident reste gravé dans la mémoire de la communauté éthiopienne, qui y voit le début de son rejet par la société israélienne.
Le défi du VIH/SIDA
Actuellement, Israël est confronté à trois problèmes liés au VIH :
Une épidémie chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HRSH)
Une épidémie chez les immigrants usagers de drogue par voie intraveineuse (UDVI) originaires de l'ex-Union Soviétique
Une transmission de la maladie chez les immigrants hétérosexuels d'Éthiopie
La prévalence du VIH chez les immigrants éthiopiens est actuellement de 6 %. Pour les générations plus anciennes d'Éthiopiens, la transmission de la maladie s'explique d'abord par la négligence de leurs prédécesseurs, le non-respect des tabous et de mauvais comportements moraux et sociaux.
Les principales armes du gouvernement dans sa lutte contre le VIH/SIDA reposent, entre autres, sur des programmes de sensibilisation, l'éducation à la santé, le soutien social, l'éducation sexuelle et la responsabilisation des femmes. Dans le cadre du programme national de lutte contre le VIH/SIDA, de nombreux services sont proposés : antirétroviraux et préservatifs gratuits à vie, programmes de substitution du lait maternel... Mais, faute d'adaptation aux besoins spécifiques de la communauté éthiopienne et en l'absence de partenariats avec les responsables politiques et religieux, ces services n'atteignent pas toujours leurs objectifs.
Les difficultés de communication entre les patients éthiopiens et la communauté médicale n'arrangent en rien la situation. Très peu de médecins et d'infirmiers israéliens parlent l'amharique ou le tigrina. Si les professionnels de la santé engagent des traducteurs, leur manque de connaissances au niveau culturel reste un obstacle fondamental, notamment dans la prise en charge du VIH/SIDA. Les Éthiopiens, peu coutumiers du système médical israélien, consultent des guérisseurs traditionnels. Certains d'entre eux retournent même en Éthiopie lorsqu'ils ne sont pas satisfaits du diagnostic établi par les médecins locaux. Les Éthiopiens ne croient pas toujours à l'efficacité des traitements, ce qui explique en partie des taux d'observance faibles, en dépit de la gratuité des traitements antirétroviraux, entièrement financés par le gouvernement israélien.
Ces problèmes de communication se font ressentir dès l'arrivée des immigrants dans les centres d'intégration : les défis imposés au quotidien par la société israélienne en matière de culture, de coutumes, de religion, de connaissances et de compréhension de la maladie, ont été de véritables obstacles à l'intégration des immigrants les plus anciens. Par ailleurs, la stigmatisation et la crainte d'être identifiés comme des personnes séropositives expliquent également la réticence des Juifs éthiopiens à recourir aux services de santé nationaux et à se rendre dans l'un des sept centres nationaux de traitement du VIH du pays. Pour les mêmes raisons, ces personnes préfèrent ne pas révéler leur séropositivité.
Selon le docteur Eliyahu Trunh, médecin de famille éthiopien en exercice à Hadera, la transmission du VIH serait exacerbée par l'unité familiale éthiopienne. Certains hommes, très mobiles, apprécient régulièrement quelques semaines de célibat au cours de leurs nombreux séjours en Éthiopie, où ils rendent visite à leurs proches. Leur intégration dans la société israélienne leur donne accès à des revenus relativement élevés par rapport aux autochtones, ce qui, indirectement, leur fait courir un risque d'infection : certains d'entre eux retournent seuls en Éthiopie et peuvent y avoir des comportements à risque. Une fois rentrés en Israël, ils peuvent transmettre le VIH à leurs épouses. Dans le même temps, certaines femmes en difficulté sociale (en particulier les femmes qui élèvent seules leurs enfants et dont le statut social réduit la liberté d'avoir des relations sexuelles protégées), ont des rapports non protégés avec les hommes qui les entretiennent. Ces rapports ont été identifiés comme un facteur crucial dans la transmission du VIH au sein de cette communauté … La génération plus ancienne lutte avec ses croyances traditionnelles et voit son autorité mise à mal. L'écart de génération entre des parents nés et élevés en Éthiopie et des adolescents ayant grandi en Israël se transforme dès lors en un véritable gouffre. Le docteur Eliyahu Trunh est cependant plus optimiste quant à l'avenir des jeunes Éthiopiens : " Les gamins ont accès à beaucoup plus d'informations sur le VIH/SIDA grâce à Internet et à la presse. Ils comprennent bien la situation. Ils partagent la même culture que les jeunes Israéliens. La génération suivante aura moins de comportements à risque ; mais malgré tout, nous devons agir pour les adultes. "
Changement de perspective
L'intégration des Juifs éthiopiens et le contrôle simultané de l'épidémie de VIH passent par la création de partenariats entre le gouvernement et des ONG ou des organismes spécialisés dans les campagnes d'information au public, tels que l'association israélienne de planning familial (Israel Family Planning Association) (lire encadré).
En 1997, le ministère de la Santé a créé un programme de sensibilisation au VIH destiné à la communauté éthiopienne. Il propose des ateliers de prévention du VIH dans les centres d'intégration, où des groupes de 15 à 20 personnes sont formés pour aborder le thème des rapports sexuels. Des acteurs sont souvent invités pour faciliter le dialogue sur le VIH/SIDA par l'intermédiaire de groupes de théâtre. Des films sont proposés aux plus jeunes. Une émission radio en amharique est également programmée une fois par semaine. Elle aborde des thèmes généraux, notamment des questions de santé telles que le VIH/SIDA. L'émission connaît une très grande popularité auprès des femmes au foyer éthiopiennes.
Ruth Weinstein (directeur du département d'éducation et de promotion en matière de santé au ministère de la Santé) et ses collègues sont fiers de leur premier groupe de soutien proposé aux hommes atteints du VIH. Ces derniers se sont récemment exprimés, en amharique, sur une station de radio locale. Le succès de ces groupes est tel qu'ils ont l'intention de renouveler l'expérience dans d'autres villes.
Israël se trouve aujourd'hui à un carrefour de son histoire, où l'attendent les défis du maintien du processus de paix et de la recherche d'un pluralisme religieux. Le pays ne peut pas se permettre d'échouer dans l'intégration des Juifs éthiopiens dans sa société multiculturelle. Il recourt à des conseillers paraprofessionnels issus de la première vague d'immigrants éthiopiens, dont la mission est d'agir comme médiateurs interculturels entre les services sociaux du gouvernement, les employeurs israéliens et les membres de la communauté éthiopienne.
Parler une seule et même langue : l'association israélienne de planning familial
L'association israélienne du planning familial (Israel Family Planning Association, IFPA) est une ONG créée en 1966 afin de promouvoir la santé sexuelle et reproductive, en particulier chez les adolescents et les jeunes. Elle possède des centres de conseil Portes ouvertes, un centre de formation, une bibliothèque et un centre d'information sur la santé sexuelle.
Le docteur Ilana Ziegler, directrice de l'IFPA, est spécialisée dans les campagnes d'information aux communautés d'immigrants. Au vu des résultats exceptionnels qu'elle a obtenus en travaillant auprès d'immigrants russes, le ministère de la Santé s'est tourné vers elle. Sa mission est de reproduire la même stratégie auprès des Juifs éthiopiens. Avec son équipe de psychologues et d'auxiliaires de soins, elle adapte ses stratégies à la culture des communautés avec lesquelles elle travaille en tenant compte de leurs besoins :
" Notre problème, c'est que nous ne sommes pas assez à l'écoute, nous n'évaluons ni nos progrès ni nos échecs. Les médecins israéliens diagnostiquent mal les patients éthiopiens car ils ne posent pas les bonnes questions. Ils ne maîtrisent pas l'amharique et se fient totalement à la compréhension de leurs interprètes : ils ne connaissent pas suffisamment bien le " langage de la sexualité " et ne comprennent pas le " langage du corps " africain. Rien de tout cela n'est intentionnel, mais, au bout du compte, c'est de l'argent dépensé inutilement. Les professionnels de la communauté éthiopienne devraient recevoir les informations scientifiques et les compétences professionnelles requises pour travailler avec leur propre communauté. "
Ilana Ziegler remet en cause le paternalisme de certaines organisations envers la communauté éthiopienne : " Nous devons écouter ce qu'ils ont à nous dire, leur montrer qu'il existe des alternatives lorsqu'ils battent leurs femmes juste parce que cela fait partie de leur culture. Notre société ne peut pas accepter cela, mais les solutions doivent venir d'eux. Nous devons donner le pouvoir aux femmes, mais également aux hommes " ajoute-t-elle. Comme le Dr Trunh, elle pense que les parents sont davantage en difficulté que les jeunes générations. Mais leurs avis divergent sur un point : elle ne croit pas qu'injecter de l'argent dans ce problème soit la meilleure façon de promouvoir l'intégration et la sensibilisation. Elle propose de développer leur compréhension et leur acceptation du problème : à partir de là, ils adopteront d'eux-mêmes le modèle familial israélien. Donner aux femmes les moyens d'exiger des rapports protégés avec leurs partenaires serait, par exemple, une grande avancée.
En collaboration avec le ministère de l'Éducation, Ilana Ziegler a organisé un concours de sensibilisation au VIH/SIDA pour des lycéens. Elle nous montre plusieurs affiches : " Voyez ces concepts et ces représentations : ils sont merveilleux. Je ne serais pas étonnée que certains viennent d'étudiants éthiopiens. "
L'IFPA (Israel Family Planning Association) participera à un partenariat pilote public-privé que MSD Israel et les programmes d'accès VIH de MSD prévoient de créer avec la municipalité d'Ashdod afin de lutter contre l'épidémie de VIH, dans une approche globale et rentable. Ashdod est la cinquième plus grande ville d'Israël. Elle a été créée en 1956 et sa communauté d'Israéliens éthiopiens compte 9 500 membres sur un total de 196 000 habitants.
Ce partenariat pilote aura deux objectifs principaux : évaluer les moyens d'améliorer les taux d'observance au programme de traitement antirétroviral hautement actif (HAART) chez les Israéliens éthiopiens atteints du VIH/SIDA et, avec l'IFPA, évaluer des activités pilotes dont la priorité est de réduire la transmission du VIH dans ce groupe. Il coordonnera la lutte contre le VIH/SIDA dans et entre les différents secteurs, et il réduira la stigmatisation et la discrimination à l'égard du VIH/SIDA à Ashdod et en particulier au sein de la communauté éthiopienne.
L'IFPA apportera au projet sa grande expérience dans la réussite de projets auprès de différentes populations, ainsi que son vaste réseau d'organisations collaboratives et ses compétences reconnues en gestion juridique et en procédure budgétaire. Une analyse préalable permettra de recueillir des données de base, notamment des données épidémiologiques, ethnographiques et comportementales
L'évaluation, le suivi et la publication de l'impact du projet sur les comportements et la santé publique devraient permettre l'obtention de ressources gouvernementales, la réduction de la stigmatisation de la communauté éthiopienne et l'amélioration de la prise en charge des patients israéliens éthiopiens infectés par le VIH. Il existe donc bien un espoir pour la communauté éthiopienne, victime d'ostracisme et de marginalisation.