Dépistage du VIH en milieu rural ivoirien,
dans le cadre de l'application d'une stratégie VIH/SIDA avancée
"Blanc ou noir..., pourvu que le chat attrape la
souris", dit le dicton chinois... Dans le domaine du dépistage du VIH,
donnons-nous les moyens d'arriver à nos fins!
En règle générale, les freins majeurs au dépistage sont l'ignorance de l'existence
d'une prise en charge médicale et psychosociale en cas de séropositivité, et
la peur d'une stigmatisation souvent liée à une discrimination au sein de la
communauté et sur le lieu de travail.
En milieu rural, viennent s'y ajouter le manque de temps libre dans des journées
bien remplies passées aux champs, la méconnaissance des structures de soins
disponibles dans les environs et le manque de moyens (argent et transports)
pour se rendre au centre de traitement le plus proche de son village.
Beaucoup reste à faire pour convaincre les populations de se faire dépister,
et toutes les opportunités nouvelles se doivent d'être examinées pour limiter
la propagation de la maladie.
Malgré la baisse de prévalence VIH rapportée en 2007 par l'ONUSIDA et l'OMS
en Côte d'Ivoire, ce pays reste en tête des pays les plus touchés par le VIH
en Afrique de l'Ouest, avec un taux de prévalence nationale atteignant 4,7%
(EIS 2005). En milieu rural, le taux moyen est marginalement moins élevé (4.1%).
L'agriculture représentant 60% du PIB ivoirien, on comprend bien que le VIH
n'est plus seulement un fléau médical, mais un fléau économique et social.
Avec le soutien du Plan d'Urgence du Gouvernement Américain pour la lutte contre
le VIH/SIDA (PEPFAR), l'ANADER (Agence Nationale d'Appui au Développement
Rural en Côte d'Ivoire) a lancé depuis avril 2006, un programme pilote visant
à "l'Extension rapide de l'accès à la prévention, à la prise en charge et
au traitement du VIH/SIDA aux populations rurales peu desservies de Côte d'Ivoire".
L'une des innovations de ce programme est le dépistage de proximité, grâce à
des unités mobiles.
Tout a commencé en Septembre 2005, lorsque l'ANADER a reçu une subvention de
quatre millions de dollars US du PEPFAR pour mettre en œuvre son Plan Stratégique
de lutte contre le VIH/SIDA dans les zones rurales ivoiriennes. Ce Programme
PEPFAR-ANADER (PPA) d'une durée de quatre ans (2005-2009) a réellement démarré
en avril 2006 avec une période de formation du personnel et d'achat d'équipements.
Déployé au départ sur quatre départements, il couvre maintenant les cinq régions
administratives prévues dans le cahier des charges, dont le Moyen Comoé, les
Lagunes, le Bas et le Haut Sassandra, et le Zanzan.
A terme, les objectifs du PPA sont:
- Mobiliser les communautés rurales à s'engager dans la lutte contre le
VIH/SIDA, avec de préférence la création et le soutien d'un comité villageois
de lutte contre le VIH/SIDA (CVLS) au sein de la communauté,
- promouvoir le changement de comportement parmi les populations rurales,
- mettre à la disposition des communautés rurales, un service de conseil
et de dépistage volontaire (CDV) de proximité.
- accroître l’accès des populations à la prise en charge psychosociale et
au traitement anti-rétroviral
- promouvoir la prise en charge des orphelins et enfants vulnérables.
Pour atteindre son but dans le domaine du CDV, l'ANADER a fourni deux véhicules
4x4 transformés en unités mobiles et s'est adjoint l'expertise de trois ONG
:
- Le REPMASCI (Réseau des Professionnels des Médias, des Arts et des
Sports engagés dans la lutte contre le SIDA et les autres Pandémies en Côte
d'Ivoire) dont la devise est "Informer pour Sauver", chargé d'élaborer et de
communiquer des messages en 9 langues locales grâce au lexique qu'il a créé
sur le VIH/SIDA,
- ACONDA, pour le renforcement des capacités du personnel médical et
paramédical à la technique de dépistage, à la prévention de la transmission
mère-enfant, et à la prise en charge médicale et psychosociale, ainsi que pour
le renforcement des capacités des conseillers communautaires au suivi de l’observance
thérapeutique, et pour l’organisation du dépistage dans les centres de santés
ruraux et urbains.
- PSI, pour le renforcement des capacités des conseillers communautaires
afin de mettre en place un CDV confidentiel du VIH, et d'assurer l'approvisionnement
en produits, pour les kits de soins palliatifs communautaires.
Le personnel d'une unité mobile
Chacune des deux unités mobiles utilisées dans le PPA emploie
- 1 ou 2 techniciens de laboratoire du district,
- 1 conseiller ANADER
- 1 conseiller du district sanitaire (sage femme ou assistant social)
- 1 chauffeur chargé d'accueillir les volontaires au test VIH.
Trois conseillers communautaires issus du village, portés volontaires,
formés au CDV, assistent le personnel de l'unité mobile en menant des activités
de sensibilisation avant la journée de dépistage. Ils prodiguent des conseils
pré et post-test le jour du dépistage mobile et assurent le suivi des villageois
vivant avec le VIH au sein de la communauté, après le départ de l'unité mobile.
Ils disposent de bicyclettes pour se déplacer de village en village. En fonction
de leur volume d’activités, les conseillers communautaires reçoivent jusqu’à
10 000 F CFA par mois pour des repas froids et l’entretien de leur équipement.
Ma visite à une unité mobile sur le terrain
Vendredi, onze heures du matin, à Ira, lieu-dit proche de Dabou situé à 55 kms
à l'Ouest d'Abidjan, dans la région des Lagunes, zone prospère où les salaires
sont très corrects par rapport à la moyenne nationale.
Aujourd'hui, c'est le jour du marché. La rue principale grouille de gens qui
vendent leur production agricole (huile de palme, cultures vivrières), des escargots,
des poissons séchés ou des biens de première nécessité, dans des petites baraques
en tôle ondulée alignées de chaque côté de la piste en terre, ou à même le sol.
C'est le jour idéal pour conduire une séance de sensibilisation au VIH/SIDA
car presque tout le village se retrouve pour quelques heures à proximité de
la place de l'école, où est garée l'unité mobile.
Le fait qu'Ira compte 5000 âmes (dont plus de la moitié est issue de pays limitrophes)
lui a permis d'obtenir récemment l'appellation officielle de "village", lui
donnant ainsi certains avantages, tels que le droit de prétendre à un dispensaire.
En attendant ce bouleversement dans la vie du village, toute personne malade
doit encore se rendre à l'hôpital qui se trouve à 35 kms de là, pour être soignée.
L'arrivée d'une unité mobile ne passe pas inaperçue. Elle donne aux habitants
d'Ira une chance de se faire dépister sans avoir à se déplacer, pour ainsi dire
presqu’à domicile.
La première tournée d'unité mobile, dans le cadre du PPA, a commencé en janvier
2007. A ce jour, elle est passée cinq fois à Dabou et c'est aujourd'hui
son deuxième passage à Ira.
Depuis quinze jours, les conseillers communautaires battent le rappel à coup
de porte-voix à travers les campements, pour qu'un maximum de villageois assiste
à la projection du "ciné-village" qui ouvre publiquement la journée de
dépistage et de conseil.
La veille entre 21h00 et 23h00, les habitants du village ont pu suivre la projection
d'un des films prêtés par l'ANADER, qui traite du VIH, de son mode de transmission,
de sa prévention, de ses soins et traitements, de la prise en charge communautaire
des patients. Ces films donnent souvent la parole à des personnes vivant avec
le VIH pour montrer que l'on peut vivre normalement avec cette maladie, et que
la stigmatisation et la discrimination doivent être définitivement bannies de
nos sociétés.
Certaines séances de projection sont entrecoupées de débats avec la population
locale, d'autres laissent place aux questions-réponses à l'issue du film.
Des artistes ou des chanteurs connus sont également invités pour animer ces
soirées consacrées au VIH. Dans tous les cas, les villageois ont l'occasion
de poser leurs questions et sont encouragés au terme de la soirée à venir nombreux
le lendemain pour se faire dépister.
Comme à chaque passage, le personnel de l'unité mobile a pris possession des
salles de classe pour ses activités de dépistage et de pré et post-conseil.
Lorsque j'arrive dans la cour de l'école, une file de 15 personnes attend patiemment
que le chauffeur de l'unité mobile leur communique le numéro correspondant
à leur dossier, et leur explique en quoi consistent les différentes étapes
du test. Ce numéro leur garantira l'anonymat, lors de la remise des résultats
du test.
Les villageois passeront ainsi d'une classe à l'autre, se préparant psychologiquement
au grand moment de la piqûre…
Le CDV est important dans la mesure où il permet aux services de santé de
- promouvoir des comportements sécurisés,
- inciter les personnes à connaître leur statut sérologique,
- donner l'occasion d'éduquer les candidats au test à la santé reproductive
incluant le planning familial et la prévention de la transmission mère-enfant,
- les diriger vers des organismes de soutien social ou des pairs éducateurs,
- diagnostiquer précocement et gérer les infections opportunistes,
- et enfin accéder à temps au traitement antirétroviral.
Munis de leur dossier, les villageois rencontrent en tête à tête un conseiller
qui remplit avec eux un questionnaire destiné à mesurer leur niveau de connaissance
sur le VIH, leur niveau de risque en fonction de leur vie sexuelle, leur disposition
à accepter le résultat du test.
Ensuite c'est le tour du technicien de laboratoire qui fait les prélèvements
sanguins. Les réactifs Genie2 et Determine lui permettent de rechercher
le VIH1 et VIH2 dans la population. En cas de suspicion de tuberculose, le technicien
est à même de pousser la recherche plus en avant.
Une jeune maman, assise avec son bébé sur un tabouret en bois, fait la grimace
au moment où l'aiguille s'enfonce dans la veine de son bras. Les motivations
qui poussent les gens à se faire dépister sont quasiment toujours les mêmes:
connaître son statut sérologique, envisager son avenir en toute connaissance
de cause, éviter si possible la transmission du virus à un bébé qui verra bientôt
le jour. Son mari, prochain dans la file d'attente, n'a pas l'air soucieux.
Pour lui, c'est l'occasion de rassurer sa femme sur la nature de ses déplacements
vers Abidjan, tout en perdant un minimum de temps de travail pour se faire dépister.
L'avantage principal qu'il voit dans l'unité mobile est un gain de temps pour
des services sanitaires équivalents à ceux offerts par les structures hospitalières
fixes.
"Quarante huit candidats depuis ce matin", m'annonce le technicien de laboratoire.
" Nous en aurons certainement une soixantaine à la fin de la journée." Un nombre
normal pour une journée d'unité mobile, à en croire le personnel technique.
C'est un peu mieux que lors du premier passage à Ira ; mais où sont passées
les deux cents personnes présentes la veille au ciné-village?
"Numéro 52….52" appelle la conseillère du district, sortie sur le
pas de la porte de la salle dédiée au post-conseil. "Il arrive que les personnes
testées ne viennent pas chercher leur résultat (environ 3%), soit par peur qu'on
leur annonce leur séropositivité, soit parce qu'elles sont tout simplement rentrées
chez elles. Lorsque nous aurons des tests encore plus rapides, nous aurons une
meilleure réponse de la population" me confie-t-elle.
"Lorsque les personnes sont séronégatives, nous leur donnons un rendez-vous
de contrôle trois mois plus tard. Lorsqu'elles sont séropositives, nous les
dirigeons vers les conseillers communautaires qui les aideront à choisir l'hôpital
dans lequel elles souhaitent être suivies, et leur indiqueront les références
du médecin à contacter."
17H00, la journée touche à sa fin. En attendant un prochain passage de l'unité
mobile, les responsables du programme pilote, leurs interlocuteurs gouvernementaux
et leurs autres partenaires, pourront tenter d'améliorer les points suivants
avant un passage à échelle nationale:
- La fonctionnalité du système de référence et de contre référence
des personnes dépistées positives, afin d’assurer un continuum de soins
et un suivi adéquat, aussi bien sur le plan thérapeutique que psychosocial.
- Le système et le niveau de rétribution des Comités Villageois de
Lutte contre le VIH/SIDA pour assurer la pérennisation des activités VIH/SIDA
en marge du travail quotidien.
- La décision de quelques personnes qui refusent de se faire conseiller
ou suivre par les conseillers communautaires des CVLS, d'où la difficulté
pour l'ANADER de présenter au PEPFAR des statistiques exhaustives sur le
statut sérologique des personnes dépistées.
- Le dépistage réalisé uniquement à partir de 18 ans, laissant de
nombreux adolescents dans l'ignorance de leur statut sérologique après leurs
premières expériences sexuelles.
Néanmoins, les résultats des quinze premiers mois du PPA sont très encourageants.
Voici quelques chiffres issus des rapports trimestriels de l'ANADER à PEPFAR
- plus de 20.000 personnes dépistées dans 144 villages avec les deux unités
mobiles
- 1355 personnes vivant avec le VIH ont été dirigées vers des centres de
soins
- 3785 orphelins et enfants vulnérables bénéficient maintenant d'une prise
en charge (médicale avant inclusion dans le programme national pour les
séropositifs, ou scolaire grâce à des kits de matériel pour l'enseignement
primaire) incluant une aide nutritionnelle pour les plus démunis.
Les sensibilisations, les informations et l’éducation sur le VIH/SIDA ont suscité
un grand intérêt pour le dépistage du VIH/SIDA et l’unité mobile de dépistage
refuse souvent des clients, surtout lors des premiers passages. Dans certaines
régions du programme, victime de son succès, elle a souvent connu des situations
où elle manquait de réactifs par rapport au nombre de personnes se présentant
spontanément pour le test VIH.
En prodiguant des services de conseil et de dépistage de proximité, elle établit
une passerelle entre les zones rurales et les services privés et gouvernementaux
de santé, contribuant grandement aux efforts nationaux de prévention.
Le souhait de Mme Nathalie Konan Bogui, Directrice Exécutive du PPA, est "que
le PPA contribue à améliorer rapidement les mécanismes de référence et de prise
en charge des personnes vivant avec le VIH afin de les rassurer, et de pouvoir
étendre le succès rencontré par ce programme pilote à d'autres régions du pays,
pour le bien du monde rural dont l'ANADER est le partenaire privilégié depuis
des années".
Articles et photos par Sophie d'Aurelle de Paladines